La Ligne Rouge

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Il est souvent difficile de s’attaquer à ce que l’on admire le plus et j’ai longtemps hésité, tergiversé même avant d’évoquer ce film.

Bien que je me sois longtemps refusé à ce genre de considérations, force est de constater que oui, j’ai un film préféré. Et il n’est pas évident d’arriver à cette conclusion tant mon amour du Cinéma et mon envie même de le découvrir chaque jour un peu plus m’ont bien souvent conduit vers des films merveilleux, importants, prenants, émouvants, perturbants, passionnants,… “La Ligne Rouge” est sans doute un peu la somme de tout cela. LE résumé parfait de MON cinéma. Et si j’ai longtemps refusé l’idée même d’avoir un film préféré (encore aujourd’hui cette idée me chagrine), peu à peu, le film s’est imposé de lui-même.

Et puis à relire tous mes avis postés sur ce blog, je me rends compte à quel point je multiplie les références à Terrence Malick et à son cinéma. Ma récente vision de la très bonne mini-série “The Pacific” (équivalent de “Band of Brothers” dans l’océan Pacifique") qui traite en partie du même sujet que “la Ligne Rouge” (la bataille de Guadalcanal) m’a également rappelé à quel point les images de “la Ligne Rouge” m’avaient durablement marqué.

Mais parler de “la Ligne Rouge” n’est pas simple. Car rarement l’œuvre d’un cinéaste n’aura à ce point atteint le statut d’art absolu. On reproche parfois au cinéma d’être le 7ème art, le plus jeune, le mélange un peu bâtard de tous les autres. Malick fait fi de ces considérations, va au delà de sa caméra pour transcender le Cinéma et créer son propre art.

Il convient sans doute de se pencher un peu sur le cas du bonhomme pour bien comprendre son cinéma. En effet Terrence Malick n’est pas à proprement parler à classer dans la catégorie des gens tout à fait normaux. Nombreuses sont les anecdotes qui existent sur l’artiste et je dois dire qu’après recoupement des informations, la plupart aussi folles soient-elles semblent vérifiées.

Terrence Malick est semble-t-il licensié de littérature et de psychologie. Il réalise son premier film “Badlands” en 1973. Dans ce film Malick traite de la cavale meurtrière d’un très jeune couple à travers les Etats-Unis. Ce fait divers réel est traité ici avec un détachement contemplatif dans lequel Malick ne laisse jamais la moindre prise pour juger les personnages. Un décalage déconcertant se crée alors entre la beauté des images, la douceur dont use le réalisateur et la violence du périple. Le film choque mais émerveille et il inspire même plusieurs chansons à Bruce Springsteen !

Cinq ans plus tard Malick réaffirme son style avec “Les Moissons du Ciel”. Cette fois le réalisateur monte une tragédie dans laquelle se jouent amour, cupidité, frustration et vengeance, le tout sous les yeux innocents d’une enfant. Pour son film Terrence Malick révèle un prometteur (et pas encore grisonnant) Richard Gere, épuise deux directeurs photo, brûle des centaines d’hectares de champs de blé et filme une invasion de sauterelles quasi biblique. Au final la sauvagerie pure émerge encore une fois de l’innocence, la beauté et la nature. Quant à la nature humaine que dépeint le réalisateur, elle est traitée avec tant de candeur et ce malgré l’horreur des faits, qu’elle en devient étrangement indiscutable.

A ce moment de sa carrière, Terrence Malick est devenu un réalisateur admiré par beaucoup et les producteurs font la queue pour le financer. Il se retrouve alors dans une position que peu de réalisateurs américains connaîtront : la liberté totale. Il se lance alors dans un projet ambitieux qui traiterait d’une histoire de l’humanité. Sujet vague mais soit, un studio signe garantissant à Malick le budget dont il aura besoin. Seulement voilà, au bout de six mois de travail toujours aucune nouvelle du réalisateur. Les producteurs s’inquiètent et demandent un point sur l’avancement du projet. Malick reste évasif mais rassure et obtient un délai supplémentaire. Six mois plus tard le studio revient à la charge. Cette fois Malick livre des pages de… poèmes alors qu’on attendait plutôt un scénario. Les producteurs se demandent si on ne se moquerait pas un peu de leur bobines et poussent un grand coup de gueule.

Malick, incompris et de surcroit vexé, disparait pendant 20 ans.

Que fait-il de ces vingt années ? Il lit, il écrit, il peint, il part trois ans de suite sans seulement prévenir sa femme, sur son vélo pour suivre le périple d’oiseaux migrateurs ! oui, comme ça…

Mais on finit par le retrouver et cette fois-ci, on ne le laisse pas s’échapper. Quand on demande au réalisateur ce qui serait susceptible de l’inspirer et ce dans le but de le voir réaliser un nouveau film vingt après sa disparition celui-ci cite un roman de James Jones, vétéran de la 2ème guerre mondiale : La Ligne Rouge. Banco ! le projet est lancé. Les deux partis ont tiré enseignements de leurs mésaventures communes 20 ans plus tôt et chacun s’accommode de l’autre le plus hypocritement possible sachant qu’à la clé réside potentiellement un grand film. Les studios ont besoin d’un scénario ? Malick brandit le roman d’un auteur déjà adapté avec succès au cinéma (“Tant qu’il y aura des Hommes”). Les studios réclament des stars pour garantir un minimum d’entrées, ça tombe bien le tout Hollywood serait prêt à se trancher le bras droit ne serait-ce que pour une scène avec Terrence Malick. Sean Penn dit être prêt à jouer pour un dollar symbolique ! Personne ne sait encore que Malick se soucie peu de son scénario et qu’il coupera de manière drastique 90% des plans comprenant certaines des plus grandes stars du film (Clooney et Travolta en feront les frais). Ceux là n’apparaissent en effet que pour faire joli sur l’affiche.

Quel intérêt pour Malick de faire des entrées quand son ambition n’est ni plus ni moins que de traiter de l’Humanité, de ce lien ténu commun à tout homme, susceptible de le lier à son prochain comme de l’inviter à le trucider ?

Du réalisme cru et sarcastique du roman dont Malick est par ailleurs admiratif, le réalisateur tire un poème épique de plus de 2h30, une ode à la nature et à la vie en général.

Parmi toutes ses stars Malick ne garde réellement que Sean Penn auquel il préfère néanmoins l’inconnu Jim Caviezel pour tenir le rôle du soldat Witt, véritable alter ego du réalisateur : rêveur idéaliste perdu dans l’horreur de la guerre (Caviezel offre une performance lumineuse, voire illuminée, et un regard qui rappelle par moments celui arboré par Richard Gere dans “les Moisson du Ciel”).

Perdu Malick lui ne l’est pas pour autant. En 20 ans ce dernier n’a rien oublié de son ambition flamboyante. Il a par contre mis au point un système de narration qui lui est propre jusqu’à ce jour à savoir le récit en voix off et ce par la quasi totalité des personnages du film, non pas d’évènements liés à l’histoire (ni l’Histoire) mais plutôt de questionnements mystico-philosophiques assez impalpables mais étrangement justes. Ces réflexions chaque soldat, chaque homme est susceptible de se les poser, dès lors Malick fait le choix de ne les attribuer à personne en particulier et crée ainsi une sorte d’inconscient collectif vertigineux d’une beauté étourdissante.

La guerre (et en particuliers la bataille de Guadalcanal) véritable toile de fond à ce poème n’est pour autant pas délaissée, “la Ligne Rouge” offrant à l’écran des scènes de bataille d’une ampleur remarquable qui n’ont que peu de choses à envier au “Soldat Ryan” de Spielberg. Mais là où Spielberg préférait mettre l’accent sur un réalisme absolu et des protagonistes souvent silencieux face à l’horreur, Malick joue la carte de la poésie de mots alliée à des images d’une beauté souvent paradisiaque et une musique de Hans Zimmer que Malick ne devait sans doute pas espérer plus belle. Au final les mêmes questions que chez Spielberg se posent. Pourtant le film de Spielberg se clôt sur un salut militaire et un drapeau américain délavé auxquels Malick préfère la victoire de la vie en l’image d’une noix de Coco bourgeonnante. L’image pourrait paraître audacieuse voire puérile mais au regard du film et particulièrement au regard du parcours de Witt tout au long du film, parcours animé d’amour, de compassion et de fraternité inconditionnelle, non, point de puérilité ici, et l’image n’en est que plus belle.

Reste un film à l’image des chants mélanésiens qui le ponctuent, envoutant, émouvant et qui tend à rendre hommage à une beauté impalpable, celle qui nous entoure, celle dont l’homme est fait. Malgré tout.

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