Archive for the ‘Historique’ Category

Analyse d’une séquence : « Zero Dark Thirty », la colère de Maya

2 avril 2013

1134604 - Zero Dark Thirty

Je sais que j’ai émis des réticences quant au film de Kathryn Bigelow « Zero Dark Thirty ». Et je m’en veux presque. C’est une film complexe à l’instar des sujets qu’il aborde. Je vous invite toute de même à lire mon article.

Quand j’ai eu l’idée de ce nouveau type d’articles pour le blog, à savoir vous présenter des scènes susceptibles de vous donner envie de voir un film, cette scène m’est immédiatement venue à l’esprit. C’est une scène intense, charnière et dans le cas précis brillamment écrite et interprétée (la réalisation restant en retrait pour se mettre au service de l’intensité des personnages).

Mais remettons-la dans son contexte : Maya, jeune agent de la CIA, a été mandatée par ladite agence pour remonter le réseau d’Al Qaida jusqu’à sa tête, à savoir Oussama Ben Laden. À ce moment du film (soit en plein milieu du film) Maya a une piste au Pakistan. Suivre cette piste consiste en la filature d’un homme. Cela fait plusieurs années que Maya poursuit Ben Laden et c’est là la piste la plus sérieuse qu’elle ait depuis le début de son enquête. Seul problème, suivre un homme, de surcroit hyper-méfiant, nécessite une équipe aguerrie et donc un budget adéquat. Ce budget, Maya peine à le débloquer. La voilà donc qui interpelle son supérieur direct pour tenter de le convaincre. L’entretien va virer à l’ultimatum.

Cliquez sur l’image pour voir la séquence :

1134604 - Zero Dark Thirty

Pourquoi avoir choisi cette séquence. En premier lieu pour rendre hommage aux acteur qui dans ce film, ont souvent été sacrifié sur l’autel du sujet brûlant auquel ils donnent vie. À ce titre il convient d’attirer l’attention sur la belle Jessica Chastain qui pour la première fois depuis le début du film et sans doute même depuis le début de sa carrière, nous livre ici un exemple saisissant de ce que peut être une femme en colère. Sa diction, son regard baigné de larmes, sa frustration qui transpire des pores de sa peau rougie par le feu qui la consume, tout en elle témoigne de la rage et la hargne qui l’habitent.

Face à elle Kyle Chandler fait preuve d’une colère à peine dissimulée mais son rang de supérieur hiérarchique lui impose de se retenir. Il y parvient très bien. Notons au passage que l’acteur de la série « Demain à la une » trouve ici un rôle formidable dans lequel il fait parler tout son talent.

Autre raison qui m’a poussé à vous montrer cette séquence : le montage. Pas le montage de cette scène en particulier (un simple champ / contrechamp) mais plutôt le timing de cette scène dans le film. Comme je l’ai dit, cette scène arrive en plein milieu du métrage à un moment où Maya a déjà tout un tas de piste qui n’ont pas donné grand chose malgré ce qu’elles ont coûté. Jusque là Maya s’est laissée porter par les évènements qu’elle n’a fait que suivre et analyser. À partir de cette scène, Maya prend les rênes de son enquête en faisant preuve d’une volonté de fer. Ce n’est plus son enquête qui compte mais le but à atteindre.

Maya devient tout simplement féroce et implacable.

Dernière raison et non des moindres à m’avoir décidé : à ce moment très précis, Maya affiche le visage de l’Amérique. Cette Amérique touchée en plein coeur, vengeresse, furieuse et finalement aveuglée. Maya ne se demande plus si ce qu’elle fait est légitime ou pas, seul compte le résultat qui sera atteint par tous les moyens car sa légitimité ne fait plus aucun doute. En tous cas, elle ne la remet pas en cause. C’est là que le bas blesse dans le discours américain et par conséquent dans le film. Le film est-il du coup à incriminer ? J’ai d’abord cru que oui. Je me pose finalement la question. À vous d’en juger en regardant le film. Espérons que cette séquence vous donne envie de le visionner.

Zero Dark Thirty

26 mars 2013

original_623298

Il n’aura donc pas fallu longtemps à Kathryn Bigelow pour mettre en images la traque et la mort d’Oussama Ben Laden. Et à dire vrai, quitte à le faire, Kathryn Bigelow était sans doute la meilleure personne. Avec « Démineurs » elle avait prouvé, si c’était encore nécessaire, qu’elle était une immense réalisatrice, capable comme personne de traiter des tenants et aboutissants d’un contexte éminemment guerrier et masculin.

Bien que basé sur une profession bien réelle « Démineurs » était une pure fiction. Ici le fait désormais devenu historique (la mort de Ben Laden) ne laisse plus aucune place à l’imagination. Les faits priment et ils sont bien souvent sujets à polémique si ce n’est à caution.

Comment aborder ce film ? La première solution est de se l’approprier comme un film de divertissement lambda et dans ce cas difficile d’être déçu tant la maîtrise de la réalisatrice est magistrale. Pour sûr, vous en aurez pour votre argent.

Mais ne nous le cachons pas, voilà une posture difficile à tenir. Le film s’ouvrant sur des enregistrements audio des victimes des attentats du 11 septembre in situ, il est délicat de mettre de côté l’aspect vrai et humain du film.

C’est là que les choses se compliquent. On pourra en effet mettre au crédit de la réalisatrice de ne jamais prendre position. Elle relate les faits, point. À chacun selon son histoire, sa sensibilité et ses croyances de se faire juge des évènements. On notera également que ce choix de relater les faits coûte que coûte se fait avec une honnêteté louable. Ainsi ce que tout le monde savait déjà (à savoir que les États Unis pratiquent la torture pour arriver à leurs fins) est enfin montré autrement que dans un cadre style « 24h Chrono » qui légitimait gentiment la chose. Non ici les bourreaux ne légitiment rien, leur boulot n’est pas de nous convaincre mais juste de nous montrer ce qu’est la torture. Au passage, âmes sensibles s’abstenir.

Mais malheureusement c’est aussi là que Bigelow me perd.

Car ces quelques arbres monumentaux (le 11 Septembre, la torture, la mort de Ben Laden) cachent en fait une forêt qui n’inspire que le doute. Ainsi, malgré les 2h36 du film, la traque aussi complexe soit-elle, reste brouillonne. Chaque décision prise se fait en fonction d’un postulat de départ lui même établi sur la base de pseudo informations soutirées de force. Et même si Bigelow ne juge pas ses personnages ni la torture en elle même, force est de constater dans son film que la torture fonctionne, ce qui me semble un peu facile au regard des méthodes moyen-âgeuses employées par les Américains.

Le mécanisme déroulant la traque ne convainc pas car il manque de cohérence. L’ellipse a trop souvent bon dos. 

Il ne s’agit pas de remettre en question l’intégrité de la réalisatrice, simplement peut-on se demander si elle a les moyens de son honnêteté. On sait que les films de guerre américains sont soumis à un contrôle sévère de la part de la CIA. Kathryn Bigelow pourra nous répéter qu’elle a basé son scénario sur des enquêtes journalistiques, elle ne dupe personne. Au final le film tourne autour de faits déjà publiés dans la presse. Ces faits ne sont que le compte rendu d’évènements divulgués par le gouvernement américain lui-même et autant le dire très clairement : nous n’apprenons rien d’important dans ce film.

Je le répète, le film a bien souvent pour fondations des postulats douteux. À ce titre l’image de cette pièce, chez Ben Laden, remplie d’ordinateurs comme preuve de sa position de chef suprême du terrorisme (alors qu’on sait qu’il n’a pas de connexion internet), laisse un peu dubitatif.

Et tous les films traitant de prêt ou de loin du 11 septembre de faire la même erreur : imposer des postulats de départ assez énormes pour les rendre indiscutables et donner du crédit à tout ce qui pourra être dit. Le tout en s’asseyant sur le manque de recul nécessaire à toute analyse historique. C’est une erreur tellement récurrente que j’en viens à me demander si c’est vraiment une erreur. Cela est cependant tellement proche du raisonnement américain depuis le 11 Septembre 2001 que ça en deviendrait presque cohérent.

Au final tous ces films post 11 Septembre s’effondrent à cause d’une construction établie sur des fondations en sable. « Zero Dark Thirty » aussi brillant soit-il formellement, ne peut se regarder que comme un film de divertissement. Mais malheureusement cela est rendu impossible à cause du choix initial de la réalisatrice qui fait passer tout son propos par le prisme des victimes du 11 Septembre. En découle malheureusement un film vain, aussi vain que la traque menée par cette jeune Américaine revancharde (formidable Jessica Chastain) qui bien qu’elle atteigne son but (tuer Ben Laden) ne règle rien des causes ni des conséquences des attentats du World Trade Center. Un sursaut d’honnêteté final qui met tout le film parterre.

Et rappelons qu’à ce jour, la seule vérité indiscutable et implacable réside dans la mort de 3000 personnes présentes dans les tours du World Trade Center le 11 Septembre 2001. C’est leur faire bien peu d’honneur que de se servir de leurs morts comme outil de légitimation suprême.

Le Nouveau Monde

9 avril 2011

« Viens Esprit,
Aide-nous à chanter l’histoire de notre terre.
Tu es notre mère.
Nous, ton champ de maïs…
nous poussons
dans les entrailles de ton âme. »

Voici les premiers mots du « Nouveau Monde », dernier film de Terrence Malick sorti en salle. Terrence Malick je vous en parlais ici. Réalisateur hors normes par excellence, Terrence Malick choisit ici de traiter d’un fait historique tellement connu aux Etats-Unis qu’il en est même devenu une légende : l’histoire de Pocahontas. Ou l’histoire d’amour entre John Smith, navigateur anglais du XVIème siècle et Pocahontas, fille du chef de la tribu amérindienne les Powhatans.

Avant d’être immortalisé sous forme d’un dessin animé, la légende Pocahontas a d’abord été narrée à des milliers de petits enfants états-uniens, non sans une certaine hypocrisie. En effet faire l’éloge de l’amour passionnel entre un civilisé et une sauvage fait quand même pas mal d’ombre à une réalité historique beaucoup moins rutilante : à savoir le massacre systématique des tribus amérindiennes sur leur propre territoire.

Mais qu’importe, le sujet a été tellement traité et galvaudé qu’il donne tous les droits à Terrence Malick qui peut se l’approprier et le tourner à son avantage.

« Le Nouveau Monde » est une sorte de version longue de la vie du soldat Witt de « La Ligne Rouge » chez les Mélanésiens pendant sa désertion. Malick traite ici d’un sujet qui de toute évidence le touche profondément : la découverte par un homme sans a priori d’une culture étrangère à la sienne. Ainsi le réalisateur fait de John Smith un barroudeur réfractaire à l’autorité, aventurier et curieux bien loin de l’image proprette que lui colle la légende. Il trouve chez Colin Farrel son interprète idéal : celui-ci bien loin de ses cabotinages habituels semble s’être laissé envouter par l’approche quasi mystique de son réalisateur et grand bien lui en a pris. Face à lui la très jeune Q’Orianka Kilcher qui prête son corps athlétique et gracieux à Pocahontas. Cette jeune inconnue aux yeux pleins de naïveté symbolise à elle seule la virginité d’une terre convoitée. Si les intentions de Smith à l’égard de la jeune femme sont pure et louables ( le film livre des « scènes d’amour » quasi platoniques d’une beauté parfaitement bouleversante ), les intentions de l’homme blanc en général à l’égard de cette terre sont, on le sait, beaucoup moins recommandables.

Mais Malick n’est pas là pour refaire l’histoire, on ne la connait que trop bien. Il préfère s’attarder sur la beauté des corps en osmose parfaite avec la nature environnante ( les Amérindiens sont tous interprétés par des danseurs professionnels ), sur l’introspection que suscite celle-ci sur ses personnage et sur ce décalage parfaitement incompréhensible qui subsiste entre des êtres pourtant identiques. En personnage d’une bonté insondable, Pocahontas apparait d’ailleurs comme le révélateur d’une société victorienne gangrénée par la cupidité.

Alors oui la deuxième partie du film traitant de la vie de la jeune Indienne dans le monde occidental ( d’abord en Virginie puis à Londre, exhibée en bête de foire ) est beaucoup plus âpre. Mais elle a également le mérite de remettre certaines pendules à l’heure. Et le final du film de nous rappeler au détour de quelques plans splendides ( on est quand même chez Terrence Malick ! ) que la jeune femme malgré son destin hors norme et l’intérêt qu’elle a su porter au monde occidental pourtant si loin du sien, ne s’est jamais corrompue. Peut-être est-ce là la vision rêvée d’un poète. Mais si le poète s’appelle Terrence Malick alors il est raisonnable de s’y plonger.