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Le Vol de Cigognes

5 février 2013

le vol des cigognes

Une production Canal + / Europacorp garantissant un budget conséquent, un réalisateur compétent (Jan Kounen) et l’adaptation d’un roman qui ne demandait qu’à passer sur grand (ou même moins grand) écran : « Le Vol des Cigognes » avait tout pour être excitant. Et pourtant. Toute cette entreprise se sera finalement qu’un naufrage. Récit d’un rendez-vous manqué.

« Le Vol des Cigognes  » est le premier roman de Jean-Christophe Grangé, auteur plus tard des « Rivières Pourpres ». Ce thriller s’est rapidement imposé comme un best seller et pour cause, l’auteur alliait avec un certain talent la noirceur, l’aventure et le suspense. Un très bon livre donc. On peut d’ailleurs se demander pourquoi il n’a pas été adapté plus tôt sur un écran. Cela fait en effet longtemps que le projet traîne sur les bureaux de différents producteurs. L’adaptation ne devait pas forcément être simple compte tenu de la taille du roman et de la diversité des thèmes abordés. Et puis si Jean-Christophe Grangé fait recette comme auteur de roman, sa réussite reste encore à prouver comme scénariste. De même, les films inspirés de ses romans (qu’il participe au projet ou non) semblent tous maudits, exception faite de l’adaptation des « Rivières Pourpres » par Mathieu Kassovitz. Ce dernier, malgré un scénario pourtant très faible et bancal, avait réussi le tour de force de réaliser un vrai film de cinéma, spectaculaire et prenant. Mais soyons honnêtes, tous les autres films dont Jean-Christophe Grangé serait de près ou de loin responsable, sont des échecs.

Qu’en est-il ici ? J’aurais adoré pouvoir dire que le maléfice était rompu. Mais ce n’est pas le cas. Et pourtant je me suis plongé dans cette adaptation sans crainte faisant confiance à ce réalisateur que je sais pouvoir être brillant et qui a notamment fait preuve dans ses trois derniers films (« Blueberry », « 99 Francs » et « Coco Chanel et Igor Stravinsky ») d’un réel talent. Et puis ce format semblait idéal pour adapter ce lourd roman (deux fois 1h40). Cela laissait au réalisateur la possibilité de traiter toute la richesse du roman.

Seulement voilà…

J’ai commencé à trembler quand j’ai vu le nom de Jean-Christophe Grangé crédité au poste de scénariste. Métier qu’il n’a jusqu’alors jamais maitrisé. Mes tremblements se sont accentués quand j’ai vu Jan Kounen (et je ne sais plus qui) crédité pour l’adaptation du scénario (qui lui-même est une adaptation du roman). On peut alors facilement imaginer que le scénario n’a pas convenu au réalisateur et que celui-ci a voulu se l’approprier.

C’est à ce moment là que j’aurais dû prendre mes jambes à mon cou.

Et puis ce générique en forme de kaléidoscope qui rappelle immanquablement les hallucinations dues aux plantes psychotropes aperçues dans « Blueberry »… Si ce procédé prenait un sens certain dans « Coco Chanel et Igor Stravinsky », il commence ici à être redondant et douteux.

Le casting quant à lui est surprenant, l’acteur principal, inconnu, est parfaitement insipide. Antoine Basler dans un rôle qui ne sert à rien en fait des caisses. La jolie Perdita Weeks agrémente l’écran d’une présence sous-exploitée et là aussi inutile. Quant à Rutger Hauer on se demande tout simplement ce qu’il vient faire ici sinon tester sur petit écran un jeu à la Anthony Hopkins.

Le scénario quant à lui tombe en lambeaux. Il est incompréhensibles même pour quelqu’un (comme moi) qui a lu le livre. Incohérent, absurde et j’en passe. La mise en scène est ennuyeuse (où est passé ce réalisateur qui utilisait des skate board et des caddies de supermarché pour faire un bon plan ?!) et les obsessions du réalisateur, à savoir notamment l’accès à des états de conscience parallèles via des produits plus ou moins naturels, vient complètement parasiter le propos. Au final le réalisateur comble les gouffres abyssaux de son récit par des reconstitutions pas franchement réussies du délire de son personnage principal aussi crédible qu’un ornithorynque en tutu.

Les évènements s’enchaînent sans qu’on comprenne comment ni pourquoi. Le récit se divise sans jamais retrouver son intégrité. Le jeu des acteurs est trop souvent caricatural, l’image n’est pas travaillée, les décors naturels mal exploités et les décors construits vraiment moches. À chaque instant Jan Kounen parait empêtré dans la gestion de son scénario, de ses ambitions et de ce format finalement trop long pour lui. 3h30 pour finalement en dire si peu et aussi mal, c’est douloureux.

C’est avec beaucoup de tristesse que je fais ce constat car j’aurais adoré que Jan Kounen qui est un artiste que j’apprécie énormément se sorte avec honneur de cette adaptation. Mais ce n’est pas le cas, loin s’en faut.

Coco Chanel & Igor Stravinsky

4 novembre 2010

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Jan Kounen est décidément un réalisateur à part dans le cinéma français. La première fois qu’on entendait parler de lui remonte maintenant au moins à 15 ans : il nous gratifiait alors d’un court métrage d’une demi-heure nommé "Vibroboy", film ahurissant mettant en scène Michel Vuillermoz en travesti aux prises avec un Dominique Bettenfeld ensorcelé par un vibromasseur aztèque. Je n’invente rien.

Après ça il y a eu "Dobermann". Film pas foncièrement réussi mais qui faisait montre d’un réel désir de créer un autre cinéma français. Et ça c’était déjà bon à prendre. Malheureusement, et ce en dépit d’un public plutôt client de ses idioties, Jan Kounen se fait démonter par la critique. Au même moment Mathieu Kassovitz se prend un râteau phénoménal avec "Assassin(s)" qui reste pourtant un excellent film : son meilleur à ce jour.

Sans doute un peu touché par cet accueil réservé aux jeunes réalisateurs dans leur propre pays, Jan Kounen disparait quelques temps. On lui prête vaguement quelques projet mais rien n’aboutit. Et puis un film de commande arrive jusqu’à lui : c’est "Blueberry", l’adaption de la bande dessinée de Moebius. Jan Kounen est intéressé et signe. Avant le tournage il entreprend cependant un voyage en Amazonie où il se lie d’amitié avec des Indiens locaux. Il découvre par la même occasion le chamanisme ainsi qu’une plante hallucinogène sensée ouvrir l’esprit. Là, le projet "Blueberry" prend l’eau : la date de début de tournage est retardée. Cause invoquée : on a perdu le réalisateur ! Des rumeurs un peu folles courent à ce moment : Jan Kounen serait quelque part dans la forêt amazonienne à boire des tisanes qui font rire avec son pote Atsen Betsé, sorcier chaman de son état. Le seul problème, c’est que ce ne sont pas des rumeurs mais bel et bien la vérité.
Vincent Cassel attaché au projet en tant qu’acteur principal et ami du réalisateur commence à s’inquiéter. A tel point qu’il part à la recherche de son réalisateur.

Kounen, contrairement à ce qui se dit et ce qu’on aurait pu craindre, n’est pas devenu fou. Simplement il a vécu des expériences fortes (voire violentes) qui lui font entrevoir notre monde et la réalité de manière différente. Aussi quand Vincent Cassel lui rappelle qu’ils ont un film à tourner, Kounen se dit que c’est l’occasion rêvée d’intégrer ses nouvelles expériences à son prochain film. C’est ainsi qu’est né le film "Blueberry", film bancal et surprenant qui, pour peu qu’on se laisse guider par ce qu’il véhicule, bénéficie d’un charme fou. Mais il faudrait là un autre article que je ferai peut-être.

Continuons dans la filmographie du réalisateur. Comme le dit Vincent Cassel dans les commentaires audio du DVD de "Blueberry" : "Quand on voit ce film on ne peut que se demander ce que nous réserve Jan pour sa prochaine réalisation." Et le fait est qu’on est en droit de se poser la question. Et contre toute attente, Kounen choisit d’adapter "99F", roman ô combien surestimé de l’ex publiciste Frédéric Beigbeder. Mais ce n’est pas le "style littéraire" de "l’écrivain" qui intéresse le réalisateur mais plutôt le matérialisme pur et dur dont "99F" fait la peinture. En ça, Jan Kounen semble vouloir analyser une société devenue totalement futile et factice comme pour mieux tirer un trait dessus. Finalement "99F" est une suite logique à un monde de mysticisme et de philosophie entraperçu dans "Blueberry" mais aussi dans les deux documentaires qui l’ont suivi : "d’Autres Mondes" et "Darshan". Avec "99F" Kounen a bien sûr voulu faire son "Fight Club" mais surtout, il a terminé sa crise de l’adolescence.

Le revoilà donc avec un nouveau film : "Coco Chanel & Igor Stravinsky". Projet longtemps resté inaperçu, le film n’est en aucun cas la suite de "Coco avant Chanel" de Diane Kurys même si, chronologiquement, le film de Kounen commence à peu près là où celui de la réalisatrice s’était terminé. Dans la peau de Coco Chanel on retrouve cette fois la longiligne Anna Mouglalis qui trouve ici un rôle à la hauteur de son élégance mais aussi de sa glaciale inaccessibilité. Face à elle le terriblement charismatique Mads Mikkelsen dans le rôle d’Igor Stravinsky.

1913, la France (et avec elle le monde entier) s’apprête à vivre une des pires pages de son histoire. Igor Stravinsky lui a fui sa Russie natale et la révolution qui y fait rage. Arrivé en France il espère émerveiller le monde avec son ballet "le Sacre du Printemps". Pourtant tout ne se passe pas comme prévu : la première représentation est donnée au théâtre des Champs Elysée, le tout Paris se presse pour assister à ce qu’on pense être un évènement mondain d’un classicisme convenu. Mais il n’en est rien. Stravinsky livre là une œuvre violente d’un modernisme bouleversant mais aussi un spectacle qui évoque une culture aux pratiques païenne loin des clichés que la bourgeoisie française peut se faire du folklore russe.

Le ballet fait l’effet d’une bombe et provoque un scandale dans la salle. Les hurlements et sifflements fusent à tel point que le chorégraphe est obligé de hurler ses instructions aux danseurs qui n’entendent même plus l’orchestre !

Stravinsky quitte le théâtre furieux et humilié. Dans la salle pourtant, il a su toucher quelqu’un : Coco Chanel. Cette femme d’avant garde qui commence à faire parler d’elle est à la tête d’une maison de couture mais également d’une fortune personnelle. C’est d’ailleurs cette fortune qui lui permettra de garder sur Stravinsky et ce dès le début de leur relation, un ascendant stratégique qu’on ne sait jamais vraiment où ranger : stratagème machiavélique ou mécanisme de défense ?
Quoi qu’il en soit Chanel invite Stravinsky à venir vivre avec sa famille quelques temps chez elle. Là il pourra se ressourcer, travailler, se refaire une réputation et accessoirement se compromettre avec la maîtresse de maison.

Dès le générique de début Jan Kounen crée le lien avec ses films précédents. En effet un kaléidoscope hypnotisant de multiples formes géométriques rappelle instantanément les visions provoquée par la potion des chamans de "Blueberry". Ces visions qui témoignent d’un flux vital qui non seulement nous animerait individuellement mais nous lierait également les uns aux autres dans une espèce de cosmos collectif (Revoyez "d’Autres Mondes"). Ce flux vital, essence même de notre existence, qu’on retrouve traité très différemment dans "Avatar" mais que Kounen a tant apprécié dans le film de Cameron, se manifeste chez Stravinsky et Chanel via leurs arts respectifs. Tout au long du film les personnages bouillonnent d’un surplus de vie qui se manifeste selon l’humeur par la musique, la couture ou même le sexe. Ce sont deux volcans de créations qui s’affrontent pour mieux créer. Les hommes (et les femmes) ne sont pourtant parfois que peu de choses face à ce qu’ils sont capables de produire mais qui les dépasse en même temps.
A leur image, Kounen use d’une mise en scène extrêmement vivante voire flamboyante lors notamment du plan séquence incroyable qui couvre la quasi totalité de la représentation du "Sacre du Printemps".

Pourtant, aussi belle soit-elle, la passion créatrice peut avoir des effet pervers et Stravinsky comme Chanel se livrent à jeu très autodestructeur. Chanel, aussi calculatrice soit-elle, n’échappe pas à ce plongeon dans le gouffre. Peut-être s’en sort elle à peine mieux que Stravinsky.

Reste une réflexion sur la vie, l’amour, l’art et la mort aux travers d’êtres hors normes mais finalement mortels. Réflexion que Kounen appuie d’images très inspirées de Kubrick lors d’un final qui n’est pas sans rappeler "2001 l’Odyssée de l’Espace" et qui nous conduit intelligemment à nouveau vers ces images kaléidoscopiques qui survivent aux personnages telles un chant chamanique répété à travers les âges, telles un héritage artistique légué au monde.